3 questions à Adrian Cuadra Leon, General Manager de UCB ALPS (Austria & Switzerland)

Une partie de votre travail porte sur les maladies rares. Dans ce domaine, l’accès rapide des patientes et patients aux traitements innovants est tout particulièrement important. À votre avis, quel rôle joue l’accès aux traitements pour l’attractivité de la Suisse en tant que place pharmaceutique?
La Suisse s’est forgé une solide réputation basée sur l’excellence scientifique, un système de santé de pointe et une culture de l’innovation. Mais de nos jours, ce qui fait vraiment la différence, ce n’est pas seulement l’aptitude à découvrir de nouveaux traitements, mais aussi la capacité à assurer que les patientes et patients en bénéficient rapidement et de manière prévisible. Si l’innovation médicale atteint les patientes et patients rapidement, cela renforce la position de la Suisse en tant que pays où l’innovation se déploie pleinement. Et cela influence aussi des décisions clés des entreprises: où investir, où réaliser les essais cliniques, où étendre de nouveaux traitements à différents domaines thérapeutiques.
Inversement, si l’accès est ralenti ou mal prévisible, cela implique le risque que l’innovation se déplace peu à peu vers des pays plus agiles. Dans le contexte international actuel, ce risque n’est pas purement théorique, la concurrence entre les pays s’intensifie pour attirer la recherche et développement ainsi que le lancement de nouveaux médicaments.
La Suisse continue de disposer du potentiel nécessaire pour rester dans le peloton de tête, mais pour cela, il faut que les conditions cadres d’accès correspondent au progrès scientifique, c’est-à-dire assurer que les processus d’évaluation, de formation des prix et de remboursement reflètent la rapidité et la complexité de l’innovation de notre époque.
L’accès des patientes et patients fait partie des objectifs de durabilité d’UCB et est un facteur déterminant pour l’attractivité d’un pays en tant que pôle pharmaceutique et d’innovation. Cet aspect dépasse les pures prestations de soins, car il reflète l’efficacité avec laquelle un système traduit le progrès scientifique en résultats réels pour les patientes et patients dans tous les domaines pathologiques, qu’il s’agisse de maladies courantes ou rares. Aussi bien les individus que les populations vivent la maladie et l’accès aux soins de différentes manières. En approfondissant en permanence notre compréhension des patientes et patients à l’aide de données et de connaissances plus étoffées, nous pourrons améliorer notre recherche et développement jusqu’à la distribution et livraison. Ainsi, nous nous efforçons d’éliminer les obstacles à l’accès, comme par exemple un manque de sensibilisation, de disponibilité, de caractère abordable, d’accessibilité et d’adoptabilité, de sorte que les malades susceptibles de tirer profit d’un nouveau médicament y aient aussi accès.
Vous avez travaillé dans différents marchés européens. Sur la base de votre expérience internationale, comment évaluez-vous l’attractivité de la Suisse pour l’implantation d’entreprises pharmaceutiques innovantes?
Ayant travaillé dans plusieurs marchés européens, je peux dire que la Suisse reste un site attrayant pour les entreprises pharmaceutiques innovantes, mais qu’elle est soumise à une concurrence croissante dans un contexte international de plus en plus dynamique et exigeant. La Suisse a sa propre autorité d’homologation indépendante, ce qui assure des évaluations de haute qualité, basées sur les preuves scientifiques. En liaison avec un système de santé performant et bien financé, cela crée une base très solide pour l’innovation. Un autre atout est la qualité de la collaboration entre les parties prenantes, l’industrie, les hautes écoles, les fournisseurs de prestations et les autorités. À travers l’histoire, cet esprit de partenariat a souvent été crucial pour permettre l’innovation et la confiance et il reste l’un des avantages clés de la Suisse. En même temps, nous devons rester vigilants, car ces dernières années, s’agissant de l’accès des patientes et patients aux traitements innovants, la Suisse a peu à peu perdu du terrain en comparaison internationale. Ceci est souvent lié au fait que, si notre système est rigoureux, il peut aussi être comparativement lent à permettre l’accès à un traitement et parfois restrictif dans sa définition des populations de patientes et patients susceptibles d’en bénéficier.
Dans un contexte mondial où d’autres pays avancent rapidement et de manière ambitieuse pour attirer les investissements et accélérer l’accès, ce facteur s’avère fondamental. De nos jours, la compétitivité n’est pas seulement une question d’excellence scientifique, mais aussi de la rapidité à laquelle l’innovation atteint les patientes et patients dans la pratique.
La Suisse reste en bonne position, mais pour maintenir son attractivité, elle doit assurer que la collaboration reste en point de mire et que le système continue d’évoluer, en particulier pour ce qui est des délais d’accès, de l’efficacité des règlementations, de la reconnaissance de l’innovation et de l’agilité de la prise de décisions.
L’industrie des sciences de la vie apporte une contribution majeure à la croissance économique de la Suisse. Pour prendre l’exemple d’UCB, depuis 1996, l’entreprise a investi plus de 750 millions de francs suisses dans son site de Bulle dans le canton de Fribourg. D’après une étude réalisée en 2024 par BAK Economics, les sciences de la vie sont une industrie de taille dans l’économie de Fribourg: en 2023, elles ont généré une valeur ajoutée de plus d’un milliard et demi de francs, ce qui en fait la branche la plus productive du canton. En octobre 2025, UCB a annoncé des investissements supplémentaires de plus de 100 millions de francs dans son site de Bulle pour une nouvelle unité de production d’un composé chimique. D’ici 2029-2030, UCB prévoit de créer en Suisse environ 80 nouveaux emplois qui viendront s’ajouter à plus de 800 personnes employées actuellement. L’exemple d’UCB témoigne de l’attractivité de la Suisse pour l’innovation et les investissements. Cependant, pour conserver cette dynamique, il faut des mesures politiques qui évoluent au même rythme que la science et la concurrence mondiale.
Le risque est que la Suisse se fasse peu à peu distancer si elle ne s’adapte pas à la même allure que le paysage mondial de l’innovation. D’autres pays prennent déjà des mesures décisives pour traiter l’innovation, non comme un simple facteur de coûts, mais comme une source clé de résultats cliniques et de durabilité du système.
Pour la Suisse, l’urgence est de continuer à développer nos conditions cadres pour assurer que l’innovation soit reconnue non seulement en termes d’impact budgétaire, mais aussi de valeur ajoutée pour les patientes et patients, pour la société et pour le système de santé. En prenant des décisions courageuses, la Suisse a la possibilité de renforcer sa position en tant que référence mondiale qui combine l’excellence scientifique et un engagement clair pour fournir un impact pertinent pour les patientes et patients.
Le développement de nouveaux traitements, en particulier dans des domaines comme la neurologie ou les maladies rares, requiert une étroite coopération entre différentes parties prenantes. Quel est à cet égard le rôle des mesures politiques et comment entendez-vous la renforcer en tant que membre d’Interpharma?
De nature, l’innovation dans des domaines comme la neurologie, l’immunologie ou les maladies rares est extrêmement complexe. Elle requiert d’harmoniser étroitement de multiples parties prenantes: industrie, hautes écoles, professionnels de la santé, responsables de la régulation, payeurs et personnes vivant avec ces maladies. Les mesures politiques jouent un rôle décisif en permettant à cet écosystème de fonctionner efficacement.
Les décisions politiques ne concernent pas seulement la règlementation, elles créent aussi les conditions qui sous-tendent la confiance, la coopération et la rapidité. Elles forment la manière dont nous générons les preuves, utilisons les données, réalisons les travaux de recherche et, au final, la rapidité à laquelle les patientes et patients peuvent bénéficier de l’innovation. En ce sens, les décisions politiques sont une stratégie qui permet le progrès.
À cet égard, la Suisse dispose de bases solides: elle a une longue tradition de dialogue constructif et de partenariat entre parties prenantes, ce qui a toujours été positif pour des travaux de recherche et d’innovation de haute qualité. Mais à mesure que la science évolue et se personnalise, qu’elle repose plus fortement sur les données et devient de plus en plus complexe, les cadres politiques doivent aussi évoluer.
Dans une perspective d’avenir, je vois trois domaines dans lesquels des mesures politiques peuvent renforcer encore la coopération:
- Premièrement, permettre un accès à l’innovation plus rapide et mieux intégré. Cela requiert de continuer d’harmoniser les processus d’autorisation, de formation des prix et de remboursement, en se concentrant sur la fourniture rapide et prévisible d’un bénéfice pour les patientes et patients.
- Deuxièmement, débloquer le potentiel des données et de la santé numérique. La Suisse est dotée d’atouts formidables, mais il faut plus de clarté et de connectivité pour exploiter pleinement les preuves du monde réel et favoriser la qualité et la rapidité des décisions.
- Troisièmement, renforcer l’attractivité de la Suisse pour la recherche clinique. Simplifier les processus et réduire la complexité administrative tout en maintenant des normes de haute qualité, telles sont les clés pour assurer que la Suisse reste une place privilégiée pour l’innovation.
En tant que membre d’Interpharma, je considère que notre rôle est d’être un partenaire actif et responsable dans cette évolution. Cela veut dire nous engager dans un dialogue ouvert, orienté vers les solutions, fournir des preuves et une perspective internationale, et contribuer à une ambition partagée: faire de la Suisse non seulement une place où l’on découvre des innovations, mais aussi où on les traduit efficacement en de meilleurs résultats pour la population.
Chez UCB, nous voulons assurer que l’innovation arrive aux personnes qui en ont le plus besoin. Par une étroite coopération avec les autorités, les fournisseurs de prestations, les organisations de patients et les payeurs, nous nous efforçons jour après jour d’accélérer l’accès aux médicaments innovants tout en favorisant un système de santé durable. Cet engagement reflète notre conviction profonde que l’innovation scientifique ne prend tout son sens que lorsqu’elle se traduit par de meilleurs résultats pour les individus.
Au final, si nous agissons de concert pour une vision commune, la Suisse pourra continuer d’être un leader, non seulement par son excellence scientifique, mais aussi par sa capacité à coopérer, s’adapter et fournir un impact pertinent pour les patientes et patients et pour la société.